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embruns des jours et mouillages improvisés,

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Marina Tsvetaeva

D'une solitude âpre et intolérante à une intolérable solitude : tel semble être le chemin de Marina Tsvetaeva (1892-1941) qui rompit avec une émigration dont elle appréciait peu les cercles, pour retourner dans une Russie-URSS où elle savait ne pas pouvoir trouver sa place. Elle y tombe dans certain milieu faussé que soustrait à demi le récit passionnant et d'intention étrange de Maria Belkina, qui retrace les dernières années moscovites du poète (1939-1941).

L'épuisement moral en démarches et luttes pour la survie quotidienne (« Mon moi s'amenuise »), mais toujours cette fierté tsvetaevienne, ce refus et ce sentiment du bon droit (« il ne me reste plus que mon non essentiel « ; » je ne puis arracher de moi le sentiment de mon droit »), les illusions amoureuses et la poésie réelle, les ultimes amitiés, le relèvement des signes d'une exclusion littéraire et sociale - tout cela, à l'aide de documents parfois pathétiques (notamment des lettres de Tsvetaeva), Maria Belkina le dit, l'analyse. Mais cette vérité retient comme une autre vérité.

Croisement de destinées

Ne pas s'écarter du déroulement de sa tragédie. Il s'agit pourtant, selon le titre russe plus caractéristique, de « croisement de destinées ». Il s'agit bien de plusieurs destinées ici en jeu. Plusieurs sens de destinées qui peuvent donner plusieurs sens de lecture, plusieurs degrés de compréhension. Tout n'est pas simple. Tout n'est pas linéaire. Et il y a la clef de la croisée de ces destins (en particulier ceux de Tsvetaeva, des membres de sa famille et du couple Tarassenkov-Belkina, « amis » moscovites de la dernière année), qui apparaît parfois à quelques pages du livre (à propos des arrestations, quand il ne peut en être autrement), mais le plus souvent reste dissimulée et dérobée à notre compréhension des situations, des personnes et des lieux.

Elle n'était pas cachée, bien sûr, au lecteur soviétique de 1988 (date de la parution du livre à Moscou), depuis longtemps habitué à lire clairement ce qui n'est pas clairement dit, depuis longtemps formé à un autre code de lecture que le nôtre. C'est que ce livre, que ce soit en période de perestroïka (et eu égard à la personnalité de l'auteur), répondait à des règles et à des réflexes soviétiques d'écriture.

Serguéï Efron, mari de Tsvetaeva, était devenu dans l'émigration (à partir de 1935) un agent soviétique et son retour précipité en URSS (1937) fut sans doute entaché de sang. Pour les autorités son rôle avait pris fin. Cette identité et cette situation particulières d'Efron expliquent pour une part le silence officiel et la suspicion qui encadrèrent le retour même de Tsvetaeva en Russie (été 1939). Deux ans auparavant, un autre grand écrivain de l'émigration, Alexandre Kouprine, avait été accueilli avec les fleurs, une villa toute prête et les honneurs.

Tarassenkov (mari de l'auteur), présenté comme un bibliophile, amateur de poèmes, gardien attentif des éditions et manuscrits de Tsvetaeva, outre un travail de couverture à la revue Znamia, était plus sûrement un agent du NKVD, chargé de la surveillance de quelques poètes (Tsvetaeva, Pasternak) mais aussi d'écrivains officiels (et non des moindres). Tout cela remonte dans un non-dit qui recouvre le dit du récit.

La maison communautaire de Bolchévo, dans la grande banlieue de Moscou, où Tsvetaeva et sa famille sont logés en 1939, n'est qu'une dépendance et une souricière du NKVD. Bientôt les arrestations y pleuvent : Ariane (fille de Tsvetaeva et d'Efron), Efron lui-même, et toute une famille de co-locataires (revenue elle aussi d'émigration).

Maria Belkina parle des arrestations mais ne dit rien sur l'identité de la maison, qu'elle ne pouvait ignorer.

D'où vient ce récit ?

N'importe les sources matérielles : les sources morales offrent plus d'enseignement. Il y a au centre de ce récit, à travers les vicissitudes mêmes de Tsvetaeva, comme une volonté de rachat d'un personnage dont manque la dimension politique et policière, pour ne laisser que son goût des livres et de la poésie. Peut-être, après tout, cela répondait à sa vraie nature qu'une époque impitoyable a détourné. Mais on ne peut que s'interroger sur la fonction (double ?) du journal de Tarassenkov dont Maria Belkina donne des extraits. On ne peut que s'interroger sur ce que recouvre exactement sa passion pour la poésie. Et comment lire tel passage :

« C'est alors que les cahiers de Tarassenkov se mirent à parler de vive voix, que ses poèmes furent copiés et recopiés. Chez les autres amateurs de la poésie tsvetaevienne, les poèmes se perdaient dans les tiroirs d'énormes bureaux, sous forme de feuillets dépareillés, tandis que, chez Tarassenkov, tout était classé chronologiquement, vérifié, confronté dans toute la mesure du possible (en 1940 avec Marina en personne), tout était prêt à l'impression ! Sans doute avait-il un talent - inemployé - d'éditeur… »

N'était-ce pas, sous un autre angle, un talent bien employé de fonctionnaire des Organes ?

Quelle signification trouver aux encouragements que Tarassenkov prodiguait à Tsvetaeva qui cherchait à publier un choix de ses poèmes ? Et aux soirées de lecture qu'il lui organisait chez soi ? Le pire est que l'amitié et la surveillance étaient toutes deux réelles.

C'est toute l'ambiguïté d'une époque terrible où l'ami n'avait pas que son amitié pour ombre :

« Nous surmonterons tout… Ce fut le cas de Pasternak, mais non de Tarassenkov… Il s'avéra peu solide, trop sensible à l'époque et aux circonstances. Alia écrivit qu'il était coupé en deux et qu'il est mort jeune de ce dédoublement, de ce double langage de notre époque des radiations qu'elle émettait, tout comme les victimes d'Hiroshima… De son côté, Fadeev me dit après la mort de Tarassenkov et peu avant sa propre fin tragique : Tolia et moi avons tous deux été des produits de l'époque ! »

Ici le lecteur a la clef du livre.

Il reste que tout n'est pas dit. Seule l'époque paraît coupable. Une époque comme en dehors des hommes qui la vivaient et la faisaient. On apprend alors qu'ils ne faisaient que la subir.

A notre tour nous regardons ainsi, en dehors de nous, les fautes d'hier : ce qui nous prépare à regarder pareillement celles d'aujourd'hui.

Maria Belkina Le Destin tragique de Marina Tsvetaeva trad. du russe par Wladimir Berelovitch Albin Michel éd., 319 p., 25€.

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